Dans ce livre aux apparences modestes, publié chez un éditeur de proximité, Serge Fornerod nous livre une reconstruction passionnante et pertinente de sa propre généalogie familiale et de ses engagements œcuméniques et internationaux. Il rejoint ainsi avec élégance, dans un style lisible et maîtrisé, la tendance actuelle à l’autobiographie et aux mémoires. Cette tendance, précisons-le, n’a rien à voir avec une introspection narcissique dénuée de toute portée théologique, ecclésiologique, éthique et politique. Chez l’auteur de cet essai, qui a rédigé son mémoire de licence en théologie sur l’éthique politique de Bonhoeffer à Neuchâtel, la découverte de Berlin et l’apprentissage approfondi de l’allemand ont joué le rôle d’un véritable détonateur, au prix d’une identification avec un jeune Allemand de la DDR, un certain Roland L. Grâce à la paroisse néerlandaise œcuménique de Berlin, il a tissé un nombre de relations impressionnante dans les deux Allemagnes durant les années 1980 et 1990 notamment (il disposera d’un carnet d’adresses de 200 personnes).
Il a visité l’URSS et la Hongrie. En même temps, ce goût du voyage l’a conduit à retourner « aux sources » (ad fontes, titre du dernier chapitre du livre) de la famille Fornerod, une famille très ancienne mais brisée et éclatée. C’est ainsi qu’il effectue les « portraits croisés » des destins singuliers de Fornerod bien différents et pas reliés entre eux : à Berlin, David Fornerod (1640 ?-1698), à Moscou, dans la paroisse réformée, Nicolas et/ou Benjamin Fornerod – en fait un seul et même homme (1753-1819), à Lausanne et Berne, Aloys Fornerod (1862-1940) et enfin, last but not least, à Milan, Ambroise Fornerod (1543-1636), catholique, assistant de Charles Borromée et procureur de Collège helvétique ! Les pages consacrées au pasteur et professeur d’histoire des religions Aloys Fornerod, un disciple de Schleiermacher, sont particulièrement éclairantes pour qui s’intéresse aux deux facultés de théologie lausannoises au début du 20e siècle et au choc provoqué par la théologie barthienne dès 1928 notamment chez Fornerod.
Retourner aux sources signifie aussi s’interroger sur le sens même du mot « fornerod » (et de ses nombreuses variantes comme fornero, forner ou forney), signifiant probablement fabricant de fours : les Fornerod ne sont pas simplement précepteurs, pasteurs ou professeurs, mais voyageurs et bâtisseurs, des manuels engagés et pas seulement des intellectuels attitrés. De toute évidence, Serge Fornerod se rapproche ici des « destins singuliers » de ses homonymes. Il se relit à leur miroir et construit son identité en se confrontant à eux, tout cela avec la grande continuité d’un généraliste de terrain.
Il n’a rien à voir en ligne directe avec les figures évoquées. Il vient d’une famille de paysans fribourgeois passées de Domdidier (canton de Fribourg) à Forel (même canton) au début du 20e siècle pour reprendre une ferme. Au lieu de nous faire croire à une généalogie classique et en quelque sorte mécanique, Serge Fornerod reconstruit une histoire familiale symbolique, éclairante pour nous comme témoins potentiels de cette histoire mais aussi et peut-être surtout pour se comprendre lui-même dans son être profond, dans ses engagements multiples et dans ses activités complexes (au Conseil œcuménique des Eglises, dans les associations chrétiennes européennes, à l’Entraide protestante suisse, dans l’Eglise protestante suisse, etc.). La figure de Dietrich Bonhoeffer joue ici pour lui un rôle décisif, ce qui conduit l’a. à rencontrer des survivants éminents de l’Eglise confessante et à s’interroger sur le statut de l’Eglise sous le socialisme. C’est comme si le Bonhoeffer des lettres de prison encourageait à mieux comprendre le christianisme dans une société athée que dans la société occidentale.
L’ouvrage comporte quelques petites coquilles sans gravité : Thurneysen est mal orthographié (p. 128) ; Ernest Ansermet devient Auguste Ansermet (p. 138).
En résumé, ce livre constitue un témoignage de première main sur l’activité pastorale et diaconale d’un théologien oecuménique engagé au plan local et international ; il dresse par là même un portrait documenté et nuancée non seulement des Fornerod, mais également de nombreux acteurs religieux et éthiques du 20e siècle. Il passionnera autant les pasteurs et les théologiens que les historiens et les généalogistes.