Le rejet des modèles convenus jusqu’ici de la gouvernance prend des formes multiples au XXIe siècle: Brexit, Trump, le djihad, les extrême-droites européennes, les nationalismes hindou, turc, russe… Mais ces exemples ne sont pas des incidents conjoncturels ou isolés. Ils sont issus d’un sentiment de trahison traversant toutes les sociétés du globe, pointant du doigt les promesses non tenues de la modernité, et en particulier du libéralisme mondialisé.
En remontant jusqu’à Rousseau, Voltaire, les romantiques allemands, Nietzsche, Bakounine mais aussi Arendt ou Mazzini, l’auteur raconte la trahison des Lumières qui a accouché d’un système commerçant servant les intérêts des élites. Le ressentiment ainsi créé arme les individus les uns contre les autres et pose les conditions pour une possible guerre civile mondiale.
Présentation
Ce livre fleuve témoigne d’une incroyable érudition. Le nombre d’auteurs cités deux fois ou plus dépasse les deux cents. Treize pages d’index et trente de références bibliographiques donnent une idée de l’énorme culture littéraire, politique et philosophique de l’auteur.
L’ouvrage est construit autour de sept titres qui illustrent la progression de l’essai : « les vainqueurs de l’Histoire et leurs illusions – le progrès et ses contradictions – Islam, sécularisme et révolution – un nationalisme débridé – visions messianiques – l’héritage du nihilisme – retrouver la réalité ».
Une croissance du ressentiment
Il multiplie les parallèles entre le XIXe siècle et notre époque dans plusieurs régions du monde. Il explique la crise universelle actuelle non pas par l’islam ou l’extrémisme religieux, mais par l’essor de l’économie industrielle européenne qui, après avoir causé guerres mondiales, régimes totalitaires et génocides, expose désormais de plus vastes régions à un type de modernité qui leur est foncièrement étrangère.
Le résultat en est le ressentiment, « un terrible accroissement de la haine mutuelle et une irascibilité à peu près universelle de chacun à l’égard de tous » (Arendt). Celui-ci fait « pencher la balance universelle vers l’autoritarisme et les formes toxiques de chauvinisme » (p. 26).
Mishra veut révéler « des phénomènes récurrents à travers les époques (…) qui ont pour source (…) l’avènement d’une civilisation marchande et industrielle en Occident et sa reproduction ailleurs » (p.43). Il montre « qu’une philosophie d’autonomisation individuelle et collective s’est répandue à travers le monde, autant par imitation que par coercition, créant de graves bouleversements, des inadaptations sociales et des crises politiques » (ibid.), ainsi que des dégâts psychiques.
Pour montrer cela, il se concentre sur des penseurs allemands, polonais, arabes, iraniens, indiens, russes et italiens peu connus du grand public. « Il voit dans le ressentiment le caractère déterminant d’un monde où le désir mimétique, le ‘mimétisme darwinien’ (Herzl) prolifère sans répit et où la promesse moderne d’égalité se heurte à des disparités formidables de pouvoir, d’éducation, de statut et de propriété matérielle » (p.47). Il montre aussi que des analyses similaires ont déjà été émises dès le milieu du XXe siècle par divers auteurs de pays du Sud.
Des Lumières à la survie
Mishra reconstruit des liens au travers des siècles et des pays. Les Lumières, en limitant le réel à ce qui est rationnel, posèrent les conditions pour corrompre la notion de progrès. L’émergence de la société industrielle et matérialiste en Europe occidentale est à l’origine du déséquilibre mondial : « En passant sous silence les coûts du “progrès” occidental, on a gravement compromis la possibilité d’expliquer la prolifération d’une politique de violence et d’hystérie dans le monde actuel » (p. 67).
Il identifie en Rousseau le premier critique prémonitoire de la société moderne « qui créée de nouveaux esclavages ». Il s’opposa sur ce point violemment au très riche Voltaire, qui voyait dans la bourse l’incarnation laïque de l’harmonie sociale. Les romantiques allemands reprirent Rousseau, mais aussi des auteurs anglais, américains ou russes dès le XIXe siècle (Dickens, H.D. Thoreau, Pouchkine, Dostoievski…). Mais le romantisme allemand déboucha sur le ressentiment nationaliste pour des raisons économiques et politiques. C’est le premier exemple où le lien peut être fait entre la déception économique et le nationalisme messianique, qui s’est reproduit ailleurs jusqu’à aujourd’hui. Il en résulta une identification de Dieu – banni de la réalité moderne – avec l’identité nationale.
Le livre fourmille d’exemples tirés de penseurs divers montrant l’échec des tentatives de moderniser avec cette logique les États coloniaux ou qui émergents « par en haut », créant ainsi des réactions d’en-bas à la chaîne, en Russie, en Inde, en Iran, etc. L’aboutissement de cette pensée fut Nietzsche et son rêve de l’homme fort vivant une vie épique et héroïque. Mishra résume cette évolution avec la pensée du sociologue Georges Sorel : « la transformation politique du XIXe siècle : de la conception libérale des Lumières qui mettait l’accent sur l’intérêt individuel rationnel, aux valeurs napoléoniennes de guerre totale, d’héroïsme, de grandeur et d’esthétisation et, enfin, à une politique existentielle dans laquelle la survie est en jeu et le choix est entre la vie et la mort » (p. 293).
La suite logique en est l’anarchisme (Bakounine) et le terrorisme européen des XIXe et de la deuxième moitié du XXe siècle, mais aussi le djihadisme et le terrorisme intérieur d’un McVeigh aux USA ou d’un Breivik en Norvège.
Mettre le projecteur au bon endroit
L’auteur rejette l’explication d’une origine religieuse du terrorisme, il montre que le dénigrement orientaliste occidental naît déjà avec Montesquieu. Avec les Lumières, la modernité est intrinsèquement libérale, donc antireligieuse. Le terrorisme issu des pays musulmans ne pouvait donc être pour l’Occident que lié à la religion, et non à un système injuste et ne tenant pas ses promesses. Il en va de même avec les nationalismes russe, hongrois ou serbe actuel.
Comme l’explique le philosophe américain Éric Voegelin, « la crise révolutionnaire actuelle se distingue des révolutions antérieures par le fait que la substance spirituelle de la société occidentale a fondu jusqu’à presque disparaître, au point qu’elle semble menacée de ne pouvoir se recharger à de nouvelles sources » (p. 381ss.). Mishra précise : « dans un monde à l’économie stagnante qui offre à tous un rêve de puissance individuelle, mais aucun espoir de changement politique, la séduction du nihilisme actif ne peut que croître » (p. 383).
Lucide face à la faille
Mishar conclut : « Dès son apparition avec les Lumières, le monde moderne a été mené et défini par l’individu autonome s’affirmant comme tel qui, condamné à être libre, ne cesse d’ouvrir de nouveaux horizons à la maîtrise et l’émancipation humaines. Ce projet était jugé indispensable à partir des XVIIe et XVIIIe siècles (p 385).
Cette croyance quasi religieuse en un progrès continu condamne « des milliards de personnes parmi les plus pauvres à être prisonnières d’un cauchemar social-darwiniste » (p. 387) et à brandir leur dignité comme « substitut à la liberté » (p. 189). Le mimétisme appropriatif (Girard), le principe de l’expansion de soi domine l’agir de tout individu. Et de citer Camus : le monde semble souffrir de « l’auto-intoxication, la sécrétion néfaste, en vase clos, d’une impuissance prolongée » (p. 391).
L’insatisfaction individuelle devant le degré de liberté effectivement disponible se heurte sans cesse à des théories complexes et des promesses de liberté et d’émancipation individuelles (p. 392). Le sociologue allemand Max Scheler a développé une théorie systémique du ressentiment comme phénomène caractéristique des sociétés basées sur le principe de l’égalité : là où « l’égalité formelle entre individus coexiste avec des différences considérables de pouvoir, d’éducation, de statut et de propriété » (p. 393).
La conclusion n’est pas optimiste, mais lucide sur la tâche qui se présente à nous : « À présent, avec la victoire de Donald Trump, il est devenu impossible de nier ou masquer la faille gigantesque …. entre une élite qui cueille les plus beaux fruits de la modernité tout en dédaignant les vérités anciennes, et les masses déracinées qui, se découvrant spoliées de ces mêmes fruits, se replient dans le suprémacisme culturel, le populisme et la brutalité vindicative. Les contradictions et les coûts du progrès d’une minorité (…) sont devenus visibles à l’échelle planétaire. Ils encouragent le soupçon – potentiellement létal pour les centaines de millions de gens condamnés à être superflus – que l’ordre actuel, démocratique ou autoritaire, est établi sur la force et l’imposture. Ils suscitent un sentiment d’apocalypse plus répandu que jamais ».
Appréciation
Réalité de l’idéal moderne
Cet essai nous offre une lecture désenchantée de la modernité. Il nous rappelle que l’idéal émancipateur des Lumières cachait dès le départ le vers de l’absolutisme, qu’il soit collectif ou individuel. Il nous rappelle aussi que plus de cent ans avant le Djihad, des nationalistes allemands ou italiens appelaient à la guerre sainte pour la Nation, que des milliers de jeunes européens rallièrent des croisades politiques, déterminés à mourir et faire mourir pour la « liberté ». « Comme aujourd’hui, l’impression humiliante d’être soumis à une élite arrogante et perfide » (p. 23) dominait. Entretemps, le fascisme, le nazisme et le communisme sont passé par là comme tentatives innovantes de mobiliser les masses et les énergies collectives.
Il y a un lien entre tout cela. « L’interprétation dominante de l’histoire de l’Europe isole stalinisme, fascisme et nazisme en les qualifiant d’aberrations monstrueuses » (p. 30). C’était une erreur, ou pour le moins une coupable paresse. Aujourd’hui, l’idéal est miné par un individualisme auto-centré dont l’expression principale est le « selfie », même dans les cercles de Daech. Depuis les débuts de l’ère de la mondialisation, « la vie politique retentit sans discontinuer d’exigences illimitées de libertés et de satisfactions individuelles » (p. 23-24).
Impasses d’une modernité imposée
Le mérite de ce livre est de tirer tous ces fils de causalité et de corrélation entre les présupposés philosophiques de la modernité et les catastrophes nées dans les sociétés qui les ont traduits en programme politique. Il montre aussi que le colonialisme européen n’est pas seulement un phénomène économique ou militaire, mais aussi culturel et identitaire, et qu’il n’est pas révolu. Il montre l’échec des tentatives de nombreux régimes qui ont voulu et veulent encore forcer leurs pays à atteindre le niveau de modernité de l’occident européen en quelques décennies seulement, tout autant que la pression des occidentaux sur ceux-ci pour aller dans ce sens.
Le résultat en est d’un côté des foules occidentales s’épuisant à courir après des chimères de bonheur personnel superficiel, de l’autre des populations frustrées de n’avoir aucun moyen pour réaliser ces rêves et condamnées à être au service d’élites déracinées. « La masse des hommes mène une vie de désespoir tranquille » (H.D. Thoreau, p. 145).
Fondamentalement, ce livre pose la question de la légitimité intellectuelle et morale de la rationalité « à l’occidentale » et de la validité universelle de la démocratie libérale. Celle-ci prêche la liberté, mais ne se prive pas de livrer des guerres à l’étranger, d’imposer son système par sa force économique et militaire et d’attaquer les libertés civiles chez nous.
« Les impasses politiques et les chocs économiques de nos sociétés, ainsi que les dommages irrémédiables causés à l’environnement corroborent les visions les plus sombres des critiques du XIXe siècle qui condamnaient le capitalisme moderne comme une machine sans cœur œuvrant (…) contre les aspirations humaines aussi fondamentales que la stabilité, la communauté et un avenir meilleur (p. 406).
Et la religion ?
Quelle place pour la religion dans cette analyse ? Mishra n’en parle pas explicitement, mais rappelle que le modèle libéral est né pour se libérer de sa tutelle. Avec la dernière phrase de son livre, il affirme toutefois que le chaos actuel « souligne (…) le besoin d’une pensée réellement transformative sur le soi et le monde ».
Un tel discours disruptif se rencontre souvent dans les Églises du Sud, accompagné d’un certain rejet ou d’un silence lourd face aux Églises du Nord et leur position « entre deux chaises ». On ne saurait oublier le soutien de celles-ci aux Rois, au colonialisme ou aux nationalismes meurtriers. C’est justement le traumatisme lié au constat de cette complicité qui a causé le développement du mouvement œcuménique.
En ce sens, ce livre est aussi un appel pour que les Églises traditionnelles remettent plus en question publiquement le primat de la liberté individuelle maximale et participent activement à transformer le statu quo social mondial en faveur du « précariat » (p. 401).
L’auteur
Romancier, critique littéraire et essayiste, Pankaj Mishra (*1969) est un des penseurs anglophones les plus percutants de notre temps. Né dans l’Uttar Pradesh, il a publié plusieurs romans couronnés de prix littéraires. Dans « From the Ruins of Empire » (2012), il se demande comment trouver sa dignité dans un monde créé par les occidentaux et où les meilleures places ont été réservées pour eux et leurs amis. En 2015, le magazine britannique Prospect le classe parmi les 50 penseurs mondiaux les plus importants. Il partage son temps l’Inde et le Royaume-Uni.
Pankaj Mishra, L’âge de la colère, une histoire du présent,Paris, Éditions Zulma, 2022 (2017 pour l’édition anglaise), 459 p.