V. Kandinsky 1908 (détail)

Contempler

Les voyages ne sont pas uniquement des déplacements physiques dans d’autres paysages et histoires et fixés par des photos. On voyage aussi en se laissant transporter par et dans les représentations artistiques et en les laissant vibrer.
J’aime plonger dans des tableaux qui ouvrent sur autre chose et ne cherchent pas à reproduire le réel. « L’art est la plus haute forme de l’espoir » (Gerhard Richter). Je partage ici régulièrement et au fil des mes visites quelques oeuvres qui me font grandir. Le cadrage et la luminosité ne sont pas toujours parfaits. Mais le plaisir du regard l’emporte et fait voyager.   

Photos autorisées avec portable lors d’expositions publiques © Serge Fornerod

Gustav Klimt (1862 – 1918)
La modernité précoce et sensuelle de Klimt m’a toujours interpellé. Il n’a pas vécu les « années folles » qui lui ont tant rendu hommage, ni pu mesurer l’impact durable qu’il a laissé sur l’art moderne. Mais au-delà des dorures et du luxe qu’il met en scène, on voit bien chez lui le tragique et la peur qui montent, comme chez Schiele ou Münch. Il est indissociable du style de l’art-nouveau, art-déco ou jugendstil, de l’architecture et du design.  
Vassily Kandinsky (1866-1944)
Il fait partie des artistes dont l’expression a mué au fil des périodes qu’il a connues an Russie, puis en Allemagne, enfin en France. Ses périodes fauviste, « Bauhaus » puis abstraite sont les plus connues. Mais je ne connaissais pas l’importance de la musique pour saisir son évolution: c’est la familiarité avec des compositeurs comme Moussorgski, Bach, Beethoven, Schönberg, Eisler etc. qui l’ont fait passer à l’abstraction, raison pour laquelle il a nommé des dizaines de ses toiles « improvisation », « composition » ou « fugue ». 
Suzanne Valadon (1865 – 1938)
C’est une pionnière: d’abord modèle pour Renoir ou Toulouse-Lautrec par ex., elle se met elle-même à la peinture et est la première femme qui met en avant le regard d’une femme sur le corps féminin. Réaliste, parfois désabusée et témoin de la très pénible situation des femmes de son temps. elle réussit à attirer l’attention sur son art grâce à une autre femme d’exception, la galeriste Berthe Weill. Ses arrière-fonds, représentant souvent des tentures bariolées, sont des merveilles. Sans concession, mais non sans tendresse. 
Postimpressionistes
Si les impressionnistes ont déclenché le mouvement de modernisation de la peinture, la transition entre leur approche encore teintée de romantisme et d’une certaine candeur a été remise en question par la génération suivante, appréhendant déjà  la réalité sociale moins harmonieuse et le début du siècle suivant. Cela a ouvert la voie à différentes tendances qui se sont peu à peu différenciées les unes des autres. Ici, un hommage à quelques uns dont les noms ont disparu au profit d’écoles plus typées et hermétiques: Menzinger, Moret, Signac, Seurat, Loiseau, D’Espagnat, Valtat, Luce, Cross, Steinlen, Bombois, Augrand, Butler, Denis….
Les Fauvistes ont voulu faire de chaque trait de couleur une explosion de dynamite. Grâce à eux les hivers sont plus courts. Derain, Duffy, Matisse, De Vlaminck… Plusieurs Expressionnistes et Modernistes s’en sont largement nourris: Jawlensky, Kandinsly, Münter, Bonnard…
Henri Manguin (1874-1949)
Il mérite une mention spéciale parmi les Fauvistes car son travail me parait sous-estimé: il y a un réalisme social mais aussi une sensibilité et une intensité particulières dans sa manière de représenter aussi bien les fruits que les êtres humains. Il y a toujours un point de couleur plus forte qui accroche l’oeil. Clairement entre deux époques. 
Gabrielle Münter (1877-1962)
Cette expressionniste allemande, membre du groupe des « Cavaliers bleus », proche de Kandinsky, a vécu le tournant du siècle et les révolutions qu’il a provoqué dans l’art aussi. La Suède, le Danemark l’ont accueillie avant qu’elle ne rentre dans son village natal de Murnau. Un regard éblouissant de lumière et de douceur. Mais un silence politique qui laisse songeur…
Alexej von Jawlenski (1864-1941)
Contemporain de Kandinsky, Günter, Matisse, son parcours l’amène de Russie en Allemagne, mais avec plusieurs séjours marquants en Suisse (St. Prex, Ascona). Son expressionisme est marqué par des forts contrastes de couleurs vives pour les paysages, et de pourtours noirs marqués, que l’on retrouve aussi dans les yeux de ses portraits, qui ont un air triste et figé, quasi hypnotique. Cela fait penser à Modigliani. 
Nicolas de Staël (1914-1955)
D’origine russe mais très cosmopolite, il reste inclassable. Sa peinture évolue de manière surprenante: sombre au début, elle s’illumine de couleurs vives à la fin; il crée des épaisses couches sur ses premières oeuvres, puis allège sa palette, il débute avec une approche abstraite, et passe ensuite à rendre figuratif son regard, comme sur ses tableaux au bord de l’eau ou au match de football.  
Yayoi Kusama (*1929)
Une artiste qui m’était complètement inconnue et qui m’a fait voyager dans un autre monde: celui où les points, les traits, le cellules, les molécules, les formes rondes et biscornues, les répétitions te donnent une impression durable d’infini et d’éternité, un rêve éveillé et porteur d’une énergie incroyable. Un coup de coeur. 
Joaquin Sorolla (1863-1923)
Peut-être le plus grand peintre espagnol de son époque, il puise ses ressources aussi bien dans la peinture classique espagnole que dans l’impressionisme, mais amène un dépassement de l’une et de l’autre. Originaire de Valence, il est un peintre de l’eau, qu’il rend à merveille, du soleil, du blanc, tout comme il est un portraitiste remarquable des différentes cultures régionales espagnoles. Un monument.
Friedensreich Hundertwasser (1928 – 2000)
Cet artiste multitalent, inclassable, peintre, architecte (le Gaudi autrichien), poète. Un peu de surréalisme, un peu d’art japonais, des couleurs clinquantes, des formes mouvantes, des techniques uniques. Une oeuvre proche des rêves.  
Gerhard Richter (*1932)
Il m’a intéressé d’une part parce qu’il est originaire de RDA, d’autre part parce qu’il a changé plusieurs fois complètement de style en fonction de ce qu’il percevait comme la nécessité artistique de réponse à l’époque et aux modes du moment. Débutant avec des déformations et transformations de photos noir – blanc, aboutissant à l’impossible  représentation saisissante et glaçante de l’Holocauste (que je n’ai pas osé photographier), en passant par le 11 septembre, mais aussi la brillance de couleur libérées ou emprisonnées dans un cadre rigide… Une profondeur et une émotion sans pareil. 
Mark Rothko (1903-1970)
Il ne m’a longtemps pas vraiment intéressé jusqu’au jour où je me suis retrouvé par curiosité devant une des ses toiles monumentales. La taille change tout. Elle nous enveloppe et nous retient prisonnier. Le tableau n’a alors pas de bord défini, il déborde du cadre. Sa phrase « la peinture, ce n’est pas de chercher la couleur, mais la lumière » m’a permis d’entrer dans ses tableaux, même les plus sombres. Mais il faut se plonger dedans longtemps pour percevoir la lumière qu’il a vue et veut transmettre. Sa manie de ne pas nommer ses oeuvres mais juste de les numéroter nous rappelle: chaque fois, chaque jour, il faut recommencer à zéro pour trouver la lumière.