Actes 17. 26   « À partir d’un seul homme, il a créé tous les peuples pour qu’ils habitent sur toute la terre. Il a tracé les limites de leurs pays, il a fixé le moment des saisons ».

Conseil de la FAP, 9 mars 2026

Ce texte est extrait du discours de Paul à Athènes, un des moments clés de la mission chrétienne dans la théologie de Luc. Le christianisme passe symboliquement d’Asie en Europe, du monde sémitique et oriental dans celui de la pensée grecque. A peu près 300 ans avant Nicée, on a ici la description selon Luc de la première tentative d’inculturation de la foi chrétienne. Je vous propose de partir de ce texte pour réfléchir aux interactions entre le message de l’Évangile et la culture humaine dans laquelle il est proclamé. Je ferai appel pour cela aussi au texte de la multiplication des pains et des poissons dans l’Évangile de Luc (9.10-17).

En octobre dernier, à Chiang Mai/Thaïlande, nous avons vécu des jours d’intenses échanges interculturels entre les Églises de la Communion Mondiale d’Églises Réformées CMER, mais aussi découvert comment se décline l’inculturation de la foi chrétienne dans le contexte asiatique et thaïlandais. Selon les cultures, la foi chrétienne prend des couleurs et des accents différents. Avoir à faire comme à la FAP avec des Églises de contextes très différents nous permet d’apprécier non seulement les différences, mais aussi les échanges entre les différentes cultures, tout comme les limites de l’inculturation, les moments où l’Église doit se distancier clairement de toute assimilation et instrumentalisation du message biblique pour des fins politiques ou idéologiques, ce qu’on appelle la déculturation.

Mais regardons le contexte de ce verset du jour, soit les étapes du voyage qui amènent Paul de Troas (Troie) à Athènes (v.1-7) : « Paul et Silas (…) arrivèrent à Thessalonique, où les Juifs avaient une synagogue. Paul y entra, selon sa coutume. Pendant trois sabbats, il discuta avec eux, (…). Quelques-uns d’entre eux furent persuadés, et se joignirent à Paul et à Silas, ainsi qu’une grande multitude de Grecs craignant Dieu, et beaucoup de femmes de qualité. Mais les Juifs, jaloux prirent avec eux quelques méchants hommes de la populace (…). Ils se portèrent à la maison de Jason, et ils cherchèrent Paul et Silas, pour les amener vers le peuple. Ne les ayant pas trouvés, ils traînèrent Jason et quelques frères devant les magistrats de la ville, en criant : Ces gens, (…) Jason les a reçus. Ils agissent tous contre les édits de César, disant qu’il y a un autre roi, Jésus… ».

La forte réaction des tenants de la Synagogue force Paul à changer sa stratégie : habitué à passer de ville en ville comme il l’a fait dans son premier voyage en Asie mineure, il décide ici de sauter les étapes et de prendre ses adversaires de vitesse en prenant le bateau pour aller plus vite et directement à Athènes. C’est en attendant que ses amis le rejoignent que se passe la scène principale (v.16- 34)

« Comme Paul les attendait à Athènes, il sentait au dedans de lui son esprit s’irriter, à la vue de cette ville pleine d’idoles. Il s’entretenait donc dans la synagogue avec les Juifs et les hommes craignant Dieu, et sur la place publique (…). Quelques philosophes épicuriens et stoïciens se mirent à parler avec lui (…), l’entendant annoncer Jésus et la résurrection, disaient : Il semble qu’il annonce des divinités étrangères. Alors ils le prirent, et le menèrent à l’Aréopage, en disant : Pourrions-nous savoir quelle est cette nouvelle doctrine que tu enseignes ? Car tu nous fais entendre des choses étranges (…). Or, tous les Athéniens et les étrangers demeurant à Athènes ne passaient leur temps qu’à dire ou à écouter des nouvelles. Paul, debout au milieu de l’Aréopage, dit : Hommes Athéniens, je vous trouve à tous égards extrêmement religieux. Car, en parcourant votre ville (…), j’ai même découvert un autel avec cette inscription : À un dieu inconnu ! Ce que vous révérez sans le connaître, c’est ce que je vous annonce. Le Dieu qui a fait le monde et tout ce qui s’y trouve, étant le Seigneur du ciel et de la terre, n’habite point dans des temples faits de main d’homme ; il n’est point servi par des mains humaines, comme s’il avait besoin de quoi que ce soit, lui qui donne à tous la vie, la respiration, et toutes choses. À partir d’un seul homme, il a créé tous les peuples pour qu’ils habitent sur toute la terre. Il a tracé les limites de leurs pays, il a fixé le moment des saisons (…). En réalité, il n’est pas loin de chacun de nous, car en lui nous avons la vie, le mouvement, et l’être. C’est ce qu’ont dit aussi quelques-uns de vos poètes : De lui nous sommes la race… Ainsi donc, étant la race de Dieu, nous ne devons pas croire que la divinité soit semblable à de l’or, à de l’argent, ou à de la pierre, sculptés par l’art et l’industrie de l’homme. Dieu (…) a fixé un jour où il jugera le monde selon la justice, par l’homme qu’il a désigné, ce dont il a donné à tous une preuve certaine en le ressuscitant des morts. Lorsqu’ils entendirent parler de résurrection des morts, les uns se moquèrent, et les autres dirent : Nous t’entendrons là-dessus une autre fois. Ainsi Paul se retira du milieu d’eux. Quelques-uns néanmoins s’attachèrent à lui et crurent, Denys l’aréopagite, une femme nommée Damaris, et d’autres avec eux ».

Le dialogue intra culturel avec la synagogue n’est pas vraiment un succès, car Paul s’enfuit. Et la première tentative de dialogue avec la philosophie grecque n’est pas non plus un succès, mais pas un échec non plus : « nous parlerons de cela un autre jour ». Le propos de Luc est clair : Paul atteint le centre culturel et intellectuel de l’Empire, Athènes. Puis viendra Jérusalem, puis Rome dans les chapitres suivants. Tout l’Empire est atteint par l’Évangile. La tentative de rapprochement avec le main stream culturel, mais aussi social est réussie, par ex. lorsqu’on nous signale que des « femmes de qualité » sont converties, c’est-à-dire des femmes riches. En effet, l’extension du christianisme doit pas mal à des femmes d’affaire riches, même s’il est étonnant que Luc place ce genre de remarques aussi tôt, et deux fois de suite, à un moment où la mission est orientée d’abord sur les synagogues. Mais le message est limpide : L’Église est maintenant une actrice du main stream social, culturel et intellectuel.

Toutefois, contrairement aux évêques réunis à Nicée, Luc ne s’enthousiasme pas des concepts grecs pour expliquer la foi chrétienne. Il y a de la résistance. Tout comme avec le terreau natal du christianisme, le judaïsme. Ce que retiennent les tenants de la Synagogue et qui les choque est précisé au verset 7 : « Ils agissent tous contre les édits de César, disant qu’il y a un autre roi, Jésus ». L’absence de loyauté vis-à-vis des autorités politiques est invoquée comme motif d’exclusion et de condamnation ».

Déculturation et inculturation : il reste une divergence irréductible avec la culture ambiante : il y a un autre roi ! Ce message, déjà créateur de tension avec la Synagogue à Jérusalem, prend encore plus un aspect provocateur, voire dangereux dans un contexte entièrement soumis à Rome comme Athènes.

La déculturation consiste dans cette affirmation que ce Roi, ce Messie, a été non seulement crucifié (ce qui est impensable pour un juif) mais en plus reconnu par Dieu par sa résurrection comme le roi au-dessus de tout pouvoir séculier. Un Dieu crucifié ! « nous t’entendrons là-dessus un autre jour ! ». Le problème n’est pas que Paul prêche un nouveau dieu. Il y en avait tellement, et les intellectuels étaient toujours friands d’une nouvelle idole, surtout si elle venait de l’Orient. Le problème est que cette foi prétend qu’il y a un autre roi que l’empereur. Ce n’est pas du tout politiquement correct, et dangereux. Dès le départ, la foi chrétienne prend ses distances avec le pouvoir lorsqu’il réclame une obéissance aveugle et une adoration sans faille. Ce discours n’était pas nécessairement étranger à la pensée juive de l’époque, en particulier chez les pharisiens (dont est issu Paul) ou les zélotes. Les Juifs au nombre desquels les premiers chrétiens étaient assimilés comme une secte supplémentaire, jouissaient d’une exception sur ce point de la part de l’Empire, car ils attendaient le Messie et réservaient leur obéissance absolue à ce roi futur. Mais cela restait limité à la Judée, et n’était pas tolérable dans le reste de l’Empire.

Mais ce qui n’allait pas ni pour les juifs ni pour les grecs, c’est de prétendre premièrement que ce roi était aussi bien celui des juifs que des non-juifs, et deuxièmement que c’était une personne crucifiée et décédée. La mort sur la croix était l’antithèse absolue de ce que les religieux et philosophes pouvaient se représenter comme image divine. C’était hautement impur, une mort honteuse, un supplice réservé aux bandits, agitateurs, aux esclaves, à ceux qui n’étaient pas citoyens romains. Le Messie – Roi Jésus ne réclame pas un territoire comme tout roi qui se respecte, dit Paul, mais le cœur des gens, et son royaume n’est pas gouverné par l’ordre et la force, mais par l’amour et le respect de tout un chacun, la justice. C’est une sorte d’anti-culture, de culture alternative qui est proposée.

Je fais un grand saut et reviens à notre thème de l’interculturel. J’ai de plus en plus l’impression que la situation des Églises aujourd’hui ressemble de plus en plus à la situation de l’Église des premiers siècles, avant Constantin, aussi et en particulier sur ce sujet de la révérence aux pouvoirs dominants, dans la mesure où ceux-ci entendent contrôler et influencer directement l’entier de notre vie en orientant nos choix, en imposant des dépendances, en excluant ou marginalisant des systèmes alternatifs, et en mettant tout cela non pas sous le contrôle d’un Etat de droit moderne et transparent, mais en des mains privées redevables et judiciables devant des actionnaires.

La méfiance, voire la défiance face au pouvoir est une quasi constante dans les Églises du Sud que l’on peut croiser dans les réseaux de la CMER. C’est un sujet de tension interculturelle avec nos Églises en Europe. Mais de moins en moins par ex. avec celles aux USA ou en Europe de l’Est.

Nous sommes au défi du transculturel, c’est-à-dire d’apprendre de la manière des autres contextes de réfléchir, d’agir pour notre propre contexte. Dans une perspective postcoloniale et non euro centrée, nous sommes portés par des convictions comme celles exprimée par un ancien évêque anglican de Jérusalem Kenneth Cragg:

”De la même manière que le Christ de Galilée et Jérusalem dans le NT devint le Christ de la Méditerranée, d’Athènes et de Rome, il faut que le Christ de l’Ouest soit plus clairement le Christ du monde.  Il ne peut être connu partout dans sa plénitude que si le monde entier dans sa diversité culturelle s’empare de lui et exprime à son sujet ce qu’il a appris et aimé de Lui, en toute liberté, avec sa propre pensée et son choix de forme…Ce déplacement à l’intérieur du mouvement chrétien mondial ne signifie pas seulement un mouvement géographique, mais aussi une transformation sociale, dans le sens où la vaste majorité de chrétiens engagés se trouvent aujourd’hui dans des régions très défavorisées économiquement, à la marge du monde globalisé…Ce déplacement (du Nord au Sud) représente le retour à un mode de mission que nous connaissons du Nouveau Testament, lorsque l’Évangile a été porté des marges de l’Empire vers le centre du pouvoir impérial par des gens sans statut ni honneur social. Aujourd’hui, les peuples de la marge réclament leur rôle central comme agents de la mission et affirment que la mission est transformation.” (1968)

Ou encore cette affirmation d’un théologien vaudois du Chili, Pablo Richard :

“La Bible chrétienne a été lue et interprétée dans l’esprit abstrait de la philosophie grecque, l’esprit impérial de Constantin, l’esprit conquérant et colonisateur européen, l’esprit occidental patriarcal et érudit, l’esprit individualiste du libéralisme moderne. Il est nécessaire de sauver la Bible de cette captivité afin de rendre une autre lecture et une autre interprétation possible avec l’Esprit dans lequel elle a été écrite. Pour cela, nous avons besoin d’un point de référence non-occidental. »  (1995)

Notre mission à la FAP est de reconnaître ce difficile dialogue interculturel chrétien, mais aussi de s’ouvrir au transculturel : comprendre quelque chose de l’Évangile grâce à l’interprétation culturelle d’autres Églises, comprendre quelque chose que nous n’avions jamais compris comme cela et qui porte un sens non seulement nouveau, mais surtout fertile pour nous.

Pour illustrer cela et conclure, j’aimerai vous présenter la lecture qu’a fait à Chiang Mai un collègue du Pacifique, Jione Havea, de la fameuse histoire de la multiplication des 5 pains et des 2 poissons dans la version de Luc. Jione est un pasteur méthodiste indigène des îles Tonga, professeur au United Theological College de la Charles Stuart University et au Sia’atoutai Theological College de Tonga.

Luc 9.10-17 : « A leur retour, les apôtres racontèrent à Jésus tout ce qu’ils avaient fait. Il les prit avec lui et se retira à l’écart, du côté d’une ville appelée Bethsaïda. Mais les gens l’apprirent et le suivirent. Jésus les accueillit ; il leur parlait du royaume de Dieu et il guérissait ceux qui en avaient besoin. Comme le jour commençait à baisser, les douze s’approchèrent et lui dirent : «Renvoie la foule, afin qu’elle aille dans les villages et dans les campagnes des environs pour se loger et pour trouver de quoi manger, car nous sommes ici dans un endroit désert ». Mais Jésus leur dit: «Donnez-leur vous-mêmes à manger!» Ils répondirent : « Nous n’avons pas plus de cinq pains et deux poissons, à moins d’aller nous-mêmes acheter des vivres pour tout ce peuple». En effet, il y avait environ 5000 hommes. Jésus dit à ses disciples : «Faites-les asseoir par groupes de 50.» C’est ce qu’ils firent, et tout le monde s’assit. Jésus prit les cinq pains et les deux poissons, leva les yeux vers le ciel et les bénit. Puis il les rompit et les donna aux disciples afin qu’ils les distribuent à la foule. Tous mangèrent et furent rassasiés, et l’on emporta douze paniers pleins des morceaux qui restaient. »

Je ne sais pas vous, mais personnellement, c’est un de ces textes que j’ai toujours essayé d’éviter et dont je ne sais que faire. Autant pour des miracles de guérison, je pouvais m’appuyer sur le fait que scientifiquement des guérisons spontanées arrivent, que ce soit par imposition des mains ou choc psychologique, autant pour ce genre de défi à la physique, je ne vois pas de porte de sortie. Et les interprétations allégoriques ou numérologiques avec ces chiffres de 5 et 12 ne résolvent pas le problème.

Jione Haeva dans son étude biblique a souligné que dans toutes les interprétations classiques, il y a une constante, à savoir que tout est centré sur Jésus et son action (regarder à Dieu et bénir). Les autres acteurs sont présentés comme un peu perdus (la foule), ou dépassés (les disciples). Mais quand Jésus prend les choses en main, littéralement, tout est réglé à profusion. Une deuxième constante est que les disciples ne sont pas présentés à leur avantage. Ils veulent garder leur piquenique pour eux et laisser la foule se débrouiller toute seule. Encore une fois Luc montre: c’est seulement si les disciples font ce que le Christ leur dit qu’ils sont à la hauteur. Sans cela ils n’ont pas les ressources nécessaires. Seul Jésus a la solution, il est la solution, pas les disciples, pas l’institution.

Haeva nous a invité à réfléchir sur notre réaction occidentale classique devant cette situation : comment réagiriez- vous si à la fin d’une importante réunion d’entreprise convoquée au pied levé, votre chef vous dit tout à coup : « finalement, on va prolonger par un piquenique offert pour tous: donnez à manger à tout le personnel présent ». C’est la panique qui s’installe dans la tête de tout employé occidental normalement constitué. « Chef, j’ai juste deux red bulls et des cookies sans gluten ! ».

Haeva pointe lui l’attention sur la foule. Partant de sa culture tonga du Pacifique, il ne s’étonne pas que les foules se rassemblent. Chez lui, lorsqu’on va à un rassemblement, que ce soit le culte ou autre chose, on ne part sans prendre le repas avec soi, et suffisamment pour pouvoir partager avec les autres. C’est aussi le cas pour les migrants. Tu ne pars pas ailleurs sans avoir de quoi te nourrir jusqu’à l’étape suivante. Si les disciples à 12 n’ont que 5 pains et 2 poissons, Jésus lui sait que la foule a de quoi partager. Le miracle de Jésus, c’est qu’il croit à la sagesse, la culture locale. Il fait confiance à la foule de gens de tous azimuts qui veulent entendre sa sagesse. Le miracle n’est pas l’action magique de ses deux mains, mais le fait qu’il utilise les ressources des gens rassemblés autour de lui. Et il y en a tellement qu’il en reste beaucoup pour d’autres groupes.

La lecture de ce texte biblique proposée par Haeva est stimulante et intéressante non seulement parce qu’elle nous montre comment l’inculturation peut se pratiquer, mais aussi pour nous parce qu’elle nous invite à ne pas oublier la force des communautés auxquelles nous avons à faire dans le travail de la FAP. Ne pas surestimer les cinq pains et deux poissons que nous pouvons offrir, mais compter sur l’intelligence, l’engagement et la générosité des communautés qui s’adressent à nous.