Conseil de la FAP, juin 2024
14 A cause de cela, je fléchis les genoux devant le Père, 15 duquel tire son nom toute famille dans les cieux et sur la terre, 16 afin qu’il vous donne, selon la richesse de sa gloire, d’être puissamment fortifiés par son Esprit dans l’homme intérieur, 17 en sorte que Christ habite dans vos coeurs par la foi; afin qu’étant enracinés et fondés dans l’amour, 18 vous puissiez comprendre avec tous les saints quelle est la largeur, la longueur, la profondeur et la hauteur, 19 et connaître l’amour de Christ, qui surpasse toute connaissance, en sorte que vous soyez remplis jusqu’à toute la plénitude de Dieu. 20 Or, à celui qui peut faire, par la puissance qui agit en nous, infiniment au delà de tout ce que nous demandons ou pensons, 21 à lui soit la gloire dans l’Église et en Jésus Christ, dans toutes les générations, aux siècles des siècles! Amen!
Je ne suis pas (plus) pasteur de paroisse qui doit se nourrir et nourrir spirituellement sa paroisse chaque semaine en lisant en parallèle la Bible et le journal. Mes inspirations naissent donc à un rythme irrégulier au hasard de rencontres, de visites, de découvertes et de lectures. Deux d’entre elles m’ont fait réfléchir sur la question de l’identité du chrétien d’aujourd’hui et de celle de l’Église, réformée ou pas.
Dans les milieux œcuméniques, comme la Communion mondiale d’Églises réformées (CMER), on entend toujours cette phrase, comme un mantra : « être réformé, c’est être œcuménique ». Cela veut en principe signifier que les réformés sont des gens théologiquement ouverts à d’autres expressions de foi et d’autres formes d’Église. Ils reconnaissent les autres Églises comme légitimes et attendent d’elles qu’elles en fassent autant. Au fil du temps et du vécu pratique des instances réformées mondiales, j’en suis venu à me demander si en fait elles n’entendent pas ce slogan autrement, en l’occurrence de manière inverse : Ce qu’ils veulent dire en fait c’est qu’« être réellement œcuménique, c’est être réformé ». A la fin de tout dialogue œcuménique, c’est toujours les réformés qui s’assurent de gagner. Il y a une réserve, au plus tard au moment de l’application de l’accord du dialogue. La liberté de l’Église locale, de la paroisse ou de l’individu pasteur demeure entière. Il y a une sorte de surmoi critique à la théologie réformée, d’hyper conscience que l’Église vraie est essentiellement invisible et que donc il faut toujours tout réformer et renverser dans ce qui est visible pour être sûr qu’il n’y a pas d’idolâtrie ou de médiateur autre que le Christ caché quelque part dans une structure ou un esprit.
Ceci se double en Occident d’une conviction, d’un présupposé indiscutable selon lequel la version européenne ou européanisée du christianisme est la plus authentique et la plus avancée. Donc être œcuménique, c’est aussi être occidental. Tout ceci fait partie du système de pensée réformé et occidental, de notre logiciel, de notre code génétique, de notre algorithme.
Or la réalité du terrain est que les réformés occidentaux sont une infime minorité, et que même pour les membres de nos Églises, le rattachement à la tradition réformée depuis 500 ans est en perte de vitesse. Les réformés sont aujourd’hui une exception dans le monde œcuménique. Alors qu’au début et encore à la moitié du 20e siècle, on pouvait encore se targuer d’être la norme et le moteur de l’œcuménisme et du témoignage chrétien dans le monde, aujourd’hui, ce n’est plus du tout le cas. Et notre situation encore assez confortable en Europe, même si clairement en déclin, ne saurait faire illusion.
La croissance du christianisme dans le sud impacte le mouvement œcuménique et la disparition des lignes classiques de séparation entre les confessions. Aujourd’hui, les débats ne sont plus vraiment entre protestants et catholiques, mais sont internes à chaque confession d’une part, et entre les cultures et les continents d’autre part. Les débats se sont déplacés au profit de binômes comme christianisme confessionnel vs. non- ou post-dénominationnel, églises de membres vs. églises de participation, grandes Églises vs. paroisses autonomes, ou l’émergence de nouveaux acteurs œcuméniques, en particulier en Afrique, où l’on réclame une « double fidélité » au Christ et à l’Afrique. On prend conscience que la tradition réformée ne représente globalement que 3,5% de la chrétienté (les réformés européens représentent env. 10% de ce chiffre !), et que le COE ne regroupe que 25 % de l’ensemble du christianisme. La question doit donc être posée si l’œcuménisme des Églises historiques n’est pas devenu son propre piège et sa propre prison, si notre compréhension de soi (qui verse plutôt dans l’autosatisfaction), nos structures et habitudes de communication ne nous empêchent pas de vivre l’Église à une autre dimension.
Deux rencontres et découvertes ces derniers temps m’ont amené à mieux prendre conscience de nos présupposés.
1 : L’identité chrétienne selon F. Vouga :
J’ai assisté en début d’année à une conférence débat sur la question de la spiritualité de Vendredi-Saint, guidé par cette question : qu’est-ce que cela signifie que notre Dieu soit un condamné à mort ? Quel impact sur notre identité en tant que chrétien ? Nous croyons qu’un homme condamné à mort par le gouvernement est notre Dieu, que Dieu l’a ressuscité. Que signifie le fait que Dieu a ressuscité un condamné à mort ? Est-ce que cela a aboli sa condamnation, l’a annulée ? sa résurrection serait simplement la preuve que sa condamnation était une injustice ? Le motif de sa condamnation était donc simplement faux ? (« Roi des juifs »). Ou est-ce un simple détail historique sans valeur ? Dieu aurait-il ressuscité un homme mort de vieillesse ou une victime d’un attentat, ou d’un accident de montagne ? Qu’est-ce que le fait que cet homme ait été reconnu coupable selon les lois de l’époque a à voir avec avec notre spiritualité et notre posture de chrétien ? À part un certain dolorisme et masochisme peut-être ? La discussion a tourné longtemps autour de cette question de ce qui fait l’identité chrétienne, qu’est-ce qui fait qu’un chrétien peut être reconnu comme un chrétien, qu’est-ce qui est absolument constitutif et qui permet de comprendre aussi bien le destin de Jésus, et donc la raison pour laquelle Dieu a ressuscité cet homme-là et non Zachée ou sa mère, mais aussi nous comprendre nous -mêmes, notre vocation. F. Vouga a eu cette brève phrase pour le dire, qui m’a frappé : « Je suis le destinataire d’une promesse d’un amour absolu ».
C’est cela qui nous relie tous et qui fait bouger l’Église et chacun d’entre nous. Rien d’autre. Pas la Confession Helvétique, ni celle de la Rochelle, de Barmen, le Concile de Vatican II ou les 8 premiers conciles. Le COE parle d’élargir la table du dialogue interchrétien sur le plan mondial.
2 : Le livre de Christine Lienemann, « Métamorphoses du Christianisme mondial, la théologie oecuménique dans une perspective globale » (2023)
Et c’est là qu’intervient la lecture d’un ouvrage récent extrêmement stimulant. Christiane Lienemann, professeur émérite de missiologie et de théologie œcuménique à Bâle et Berne a publié l’automne dernier un livre appelé « Métamorphoses du Christianisme mondial, la théologie œcuménique dans une perspective globale » (en allemand).
Le fondement et le fil rouge théologique est ce texte d’Éph. 3.17-19 : “Vous aurez ainsi la force de comprendre, avec tous les saints, ce qu’est la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur et de connaître l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance, afin que vous soyez comblés jusqu’à recevoir toute la plénitude de Dieu” (TOB). Telle une ruche, le christianisme se compose de milliers d’alvéoles, de formes, textures et grandeurs variées, mais qui forment un tout. Chaque nid d’abeille est une expression concrète et partielle à la fois, mais qui n’existe pas sans les autres nids. Cela pose la question de savoir en quoi et comment le christianisme dans sa diversité reste fidèle à lui-même, et comment aussi bien son unité que sa diversité ont été et restent visiblement reconnaissables. Cette recherche se concentre sur les aspects théologiques du christianisme global actuel plus que sur les aspects sociologiques. Il rend le lecteur européen occidental, souvent frustré de la lenteur apparente du rapprochement entre protestants et catholiques, attentif à des percées et nouveautés œcuméniques ignorées qui ont lieu en Afrique, Asie et Amérique latine.
Le fondement et le fil rouge théologique permet de mettre l’accent non pas sur les structures ou les traditions confessionnelles, mais sur l’expérience de tous les saints (les baptisés) de l’amour du Christ comme étant LA marque de l’unité. Reprenant la thématique de la rencontre de l’Évangile et de la culture, l’autrice développe une approche polycentrique du christianisme, qui permet de mieux saisir les processus de transformation du christianisme. Il se termine en particulier par un plaidoyer pour la pratique de l’écoute attentive (zu-hören), pierre d’angle de l’œcuménisme de réception, qui fait si souvent défaut dans nos cercles occidentaux prompts à chercher rapidement l’harmonie ou l’antithèse.
Ce livre ouvre les yeux sur les grands mouvements tectoniques à l’œuvre dans le christianisme actuel, qui est devenu une religion non occidentale. Reconnaître et pouvoir saisir cette évolution de la chrétienté vers une interaction permanente entre plusieurs centres de doctrines, de spiritualités et de cultures me semble être une piste fertile pour le renouveau et l’avenir des Églises, en Europe comme ailleurs.
Je retiens en tout cas les leçons suivantes:
Amener le fondement ecclésiologique de la réflexion sur l’unité du christianisme au travers du texte d’Éphésiens 3 est porteur de déblocages dans notre politique et pratique occidentale de l’œcuménisme : une théologie et une ecclésiologie basées sur le baptême, donc sur une affirmation de foi et un engagement personnel, sont aujourd’hui au cœur de nombreux dialogues doctrinaux interconfessionnels. Ce plus petit dénominateur commun entre tous les chrétiens a un potentiel que nos Églises n’ont pas exploité jusqu’ici sérieusement. Il ne suffit pas de rédiger des déclarations de reconnaissance mutuelle. Il s’agit maintenant d’aller plus loin. Il faut remplacer le protectionnisme institutionnel par l’inclusivisme œcuménique. En outre, cet élément nous renvoie à l’existence dans notre voisinage immédiat de centaines de communautés de migrants ou interculturelles.
Notre monoculture chrétienne européenne, bloquée entre les anathèmes du 16e siècle, la méthode historico-critique et la nécessaire cohérence maximale entre la foi et la raison ne saurait convaincre l’immense majorité des chrétiens, pour lesquels la Bible n’est pas d’abord une bibliothèque de livres savants, mais un message de joie, de libération et d’engagement au quotidien.
Nous avons inculturé la foi chrétienne dans la culture européenne. Il serait bon, à l’instar de l’exemple donné par l’auteur au Japon sur le soutien des chrétiens à l’idéologie de l’empereur japonais dans les années 1930, de se livrer à un exercice de déculturation face aux grands poncifs culturels et moraux prétendument chrétiens de notre société qui cachent tellement des massacres, de drames et de lâcheté. A Bossey, dans les organes du COE et du Global Christian Forum, se pratique déjà depuis vingt ans une approche transculturelle, ou les différentes traditions et perceptions se regardent les yeux dans les yeux, d’égal à égal, s’écoutent et apprennent à s’apprécier et s’enrichir.