On le sait avant de venir à Beyrouth, et ce qui suit ne vise pas à provoquer des sentiments de gêne ou de pitié. Il s’agit de décrire un phénomène global qui touche aussi la Suisse et que certains appellent le « précariat ». La soi-disante « classe moyenne » diminue de jour en jour et cache la paupérisation croissante de la société. La largeur du fossé social au Liban choque le visiteur. Ceci d’autant plus que la cause principale reconnue en est une gouvernance incapable de maîtriser les problèmes, parce que ceux-ci sont pilotés en grande partie par des intérêts privés à l’intérieur et publics à l’extérieur.

Le quartier où je suis n’est pas aisé, même si quelques grands immeubles d’habitations très confortables s’y élancent. Dans les rues adjacentes, on trouve des dizaines de personnes assises toute la journée sur une chaise soit devant un parking, une entrée d’immeuble, un magasin ou avec des amis, à attendre des clients en faisant défiler les pages d’Instagram. Plus loin, des enfants des rues, des déplacés du Sud ou des vieilles personnes essaient de vendre un à un des paquets de mouchoirs ou de papier toilette. D’autres mendient avec leurs enfants dans les bras. Les restaurants sont ouverts, mais peu voire pas remplis. Dans le quartier le plus pauvre du centre historique, des voitures que l’on dirait sorties directement de la casse circulent on ne sait comment, d’autres, rutilantes, occupées par plusieurs hommes bien bâtis, font des tournées ; un commerce sur trois vend des pièces de rechange de scooters ou est un mini-atelier de réparation. Les scooters se faufilent à toute vitesse partout en klaxonnant avec leur livraison de plats commandés. Le taux officiel de chômage est d’env. 12%, mais les données statistiques manquent, d’autres sources parlent de plus de 30%.

Et puis, juste en-dessous de mon immeuble, devant la mer et sur une énorme surface se dresse un autre monde, une oasis de luxe et de haut standing académique : l’Université américaine de Beyrouth (AUB). Huit mille étudiants s’y croisent chaque jour. Elle a été créée au milieu du 19e siècle par des missionnaires protestants, elle est la meilleure Université du pays et une de ses fiertés, avec d’autres universités libanaises. Les multiples communautés du pays s’y côtoient paisiblement et y interagissent en fait pour la première fois de leur vie, car les cursus scolaires obligatoires se déroulent à l’intérieur des 18 communautés. Piscine, terrain d’athlétisme et de football, halle de sports en salles, équipement haut de gamme, tout y est conforme aux meilleurs standards occidentaux. Interdite au public, elle est un lieu protégé. Elle a été sécularisée après la guerre civile. Depuis ce temps, on n’y donne plus d’enseignement de théologie. Le bâtiment de l’Eglise qui trône au cœur de cet énorme campus a été débarrassée de sa croix à l’intérieur et sert seulement pour des grands rassemblements, des concerts et des cérémonies. Mais les bancs sont restés. Chaque immeuble du campus porte le nom d’une personnalité importante de l’histoire de l’Université, y compris le pasteur fondateur et le premier traducteur de la Bible en arabe. Personne aujourd’hui ne sait plus à quoi correspondent ces noms. Contrairement au voisinage, il y a des arbres et de la végétation bien entretenue partout, même des îlots de recyclage pour tous les déchets (une plaie dans la ville) qui sont utilisés correctement et transmis à une ONG qui s’occupe de les transformer. Mais cela a un prix : 15’000 $ par an. Sans le logement ni les besoins personnels (compter mille dollars en plus /mois). C’est dire si l’élitisme provoque l’élitisme. Toutes les communautés y sont représentées, même si les chrétiens sont en majorité.

Et les autres ? Il faut compter au moins 30% d’un salaire médian pour payer le générateur et l’électricité fournie par l’Etat (qui fonctionne env. 3 heures/jour). Et il reste encore à payer la facture d’eau, livrée par camion-citerne à cause de la vétusté des canalisations. Un interlocuteur me parle des mariages que les gens continuent de célébrer malgré tout, par tradition et pour l’honneur de la famille : une facture d’au moins cinquante mille dollars pour un « petit » mariage de cent personnes… Beaucoup s’endettent à vie pour cela. Mais les banques ne prêtent plus d’argent depuis sept ans. L’étudiante en médecine qui m’a fait entrer à l’AUB parce que le gardien lui devait un petit service me raconte que sa famille (profession médicale) a perdu du jour au lendemain en 2019 tout ce qu’ils avaient pu mettre de côté pendant la période de solide croissance du pays depuis 2006 : près d’un demi-million de dollars. Elle espère pouvoir rejoindre bientôt la meilleure université du monde dans son domaine, aux USA. A part ses études à plein temps, elle travaille dans deux ONG pour se faire un peu d’argent, dont une active dans l’accueil et le soutien aux réfugiés syriens. C’est interdit, mais l’Uni ferme les yeux, parce que tout le monde est obligé de le faire. Ici aussi à la NEST, les étudiants font des petits jobs pour trois dollars de l’heure.

L’autre côté du miroir, c’est aussi le public de la paroisse francophone de la ville. Elle se réunit dans un parc qui est aussi l’ancien cimetière allemand – français, en plein sur la ligne verte qui séparait les factions pendant la guerre civile. Les membres de la paroisse sont essentiellement des aides de ménage et servantes africaines employées par les fortunés. On en voit aussi partout, surtout le dimanche, jour de relâche, dans les rues : éthiopiennes, philippines, pakistanaises, indiennes, … Ici, les environ soixante femmes présentes ce matin viennent de Madagascar, du Burkina Faso, d’Afrique occidentale. Malgré leur condition ultra précaire, elles viennent avec leurs plus belles robes. Le culte est joyeux, tout le monde se salue avec chaleur. La chorale chante avec force, elles assurent les lectures et les prières. Elles gagnent un maximum de quatre cents dollars, dont elles envoient les trois quarts à leur famille. Une partie n’a pas de contrat avec le patron, ni de papiers. Elles peuvent en principe venir à l’Eglise, car une loi interdit d’empêcher quiconque de participer à un service religieux au Liban. Le pasteur reçoit leurs histoires souvent tragiques, parfois belles. Des bureaux de recrutement dans leur pays les attirent ici. « Tu as été vendue, tu n’es pas venue ici de toi-même » s’exclame l’une d’elles. Certaines ont des enfants, les pères ont disparu. Si elles sont là illégalement, elles n’ont aucun accès aux soins (à moins de payer une somme astronomique pour pouvoir obtenir un rendez-vous) ni à l’école. Une association – financée par l’étranger  – essaie de leur venir en aide. Ce jour-là, après le culte, elles se réunissent dehors pour prier toutes ensemble pour l’une d’entre elles qui vient de perdre brutalement et soudainement son père resté au pays. « Que va devenir ma mère, mes sœurs ? ». Peu après, la joie revient et on se met à danser et célébrer l’anniversaire d’une autre avec un gâteau et des bougies. La vie continue. C’est ainsi.