Oui, je sais, ce titre n’est pas logique. Une île ne peut pas être en face de la mer.

Et pourtant c’est parfois le sentiment diffus qui m’a traversé après quelques jours passés sur le campus du NEST à Beyrouth. C’est une image qui, au-delà de l’expérience immédiate ici, pourrait ou devrait s’appliquer à l’Eglise.

D’abord parce que chaque matin, depuis les fenêtres, on la voit, tout près, comme une image trop immobile, toujours identique, comme un fond d’écran, C’est un spectacle auquel on assiste chaque matin, mais dont la douceur et le calme créent un bug dans le cerveau, parce qu’il dit le contraire de la réalité ressentie du pays et de la région.

Mais cette île n’est pas perdue au milieu d’un océan apparemment mais trompeusement calme, mais en réalité le plus souvent tumultueux. Elle lui fait face. Elle n’est pas l’océan (Cf. Jean 15.19 et 17.16). Elle ne peut pas l’affronter vraiment. Mais elle ne se laisse pas encercler entièrement. Elle le regarde, l’observe, l’étudie, l’utilise, en prend la mesure. Elle prend conscience de son fondement solide, considère ses propres atouts et ressources pour vivre avec lui.

Parce que le NEST est un tout quasi autonome dans le quartier. On n’est pas obligé d’en sortir, tout le nécessaire est fourni, et on peut se faire livrer ce dont on a besoin en plus. On peut y faire du sport, sa lessive, des repas à son goût, organiser des partys, faire parler des orateurs connus devant des centaines de personnes ou se réfugier dans un bunker… Un culte est même célébré ici tous les dimanches et diffusé en streaming…

Parce que le NEST est une communauté qui se renouvelle à chaque rentrée et qui se donne la peine de soigner les liens entre les étudiants, les professeurs, le staff, les résidents de courte ou longue durée.

Parce que dehors, cette semaine, la rue étroite et à sens unique sur laquelle se trouve le NEST a été deux jours durant un bouchon perpétuel. Profitant du débat du projet de budget 2027 au Parlement, les vétérans de l’armée ont bloqué le centre-ville à deux kilomètres d’ici pour réclamer la réalisation d’une promesse du gouvernement, celle d’augmenter les retraites des soldats professionnels en leur restituant une partie de leur valeur d’avant l’effondrement financier de 2019. Actuellement, leur solde est de six-cents dollars par mois, ce qui est largement insuffisant pour vivre. La circulation du centre-ville a été complètement perturbée pendant plusieurs heures par jour, mais le tout s’est déroulé de manière calme et pacifique. Le sujet de l’armée est très sensible à cause des bombardements incessants, du grignotage d’un territoire souverain, de la violation de frontières internationales, du dynamitage d’installations et de collines entières dans le Sud du pays par Israël, qui se poursuivent dans l’indifférence et l’inaction internationale générales. Lorsque des soldats libanais sont enfin entrés dans une ville menacée l’autre jour, certains habitants les ont accueillis avec des fleurs et ont jeté sur eux du riz comme lors des grandes fêtes.

Mais ici dans le quartier, cela ne perturbe pas les habitudes du personnel, des gens et des commerces. On regarde, on échange, on sourit un peu. Et on se débrouille. La capacité des habitants à continuer à vivre tranquillement au milieu de l’instabilité chronique est bluffante : c’est l’habitude. L’habitude d’entendre promesses non tenues, des plans irréalistes, des arrangements bancals et des dessous de table, tout ceci pour réinventer et préserver un peu une certaine paix sociale avec un nouvel équilibre. J’appellerais cela une patience de l’éphémère et de la fragilité. Elle se réjouit de chaque répit, n’est pas désabusée ou cynique, mais retenue, revue à la baisse, une patience longue. Elle repose aussi sur l’assurance d’une solidarité familiale, de voisinage ou de la communauté qui fonctionne en cas de coup dur. Il y a quelques mois, j’assistai ici à la clôture d’une année scolaire d’une grande école protestante. Les étudiants mirent en scène le procès de Jésus devant le Sanhédrin puis devant Pilate de manière brillante. Prenant la parole après le spectacle, le directeur leur dit en substance ceci : « Cette histoire de Jésus le dit à sa manière : n’attendez pas la justice de la politique ».

Lors du culte d’ouverture du semestre au NEST, jetant un regard sur les huit derniers mois, la réalité libanaise n’a pas été embellie, banalisée, encore moins considérée comme fatalement normale : « tant et tant de pertes, et éventuellement une lueur d’espoir…le temps tout seul ne guérit pas ces blessures. Il faut un processus, qui commence par la reconnaissance du mal commis, et se finit seulement par la restauration et les réparations ».

Le NEST, tout comme l’Eglise, est parfois une île face à la mer : on est un peu à l’abri. Mais surtout on peut y construire une communauté qui réfléchit, échange, médite et lit ensemble cette réalité en parallèle avec la promesse d’un présent en présence de Dieu, lui qui nourrit en chacun une faille de bonté pour rapprocher ne serait-ce que d’un chouïa la réalité concrète de celle décrite dans la Bible, digne, respectueuse, juste et en paix.

14.09.2026