Ce samedi, c’était jour de randonnée avec les étudiants. Direction Byblos à cent km/h sur une route heureusement – pour une fois – largement vide vu l’heure matinale, puis montée rapide jusqu’à Ehmej à 1200 mètres, un haut lieu de la randonnée au Liban, qui fait partie du circuit de trail national qui traverse le pays du Nord au Sud. Un village de cinq mille habitants, avec treize Eglises !. C’est une région à 100% maronite. Le guide se révéla être le répondant de Crusade Campus for Christ, ce qui créa au fil du trajet quelques discussions théologiques animées !
Du fait que la piste n’était parfois que peu visible, plusieurs participants, pas habitués à ce genre d’exercice, durent fixer leur regard plus souvent sur leurs pieds que sur la nature alentour, et passer à côté de papillons, de toiles d’araignée, de champignons ou de prunes sauvages. Le sol était étonnamment humide et meuble, vu les chaleurs ici. Mais la rosée du matin dû à l’altitude et l’effet de la mer combinés sont suffisants pour faire subsister des vergers fruitiers à plus de 1400 mètres, pousser des herbes hautes et des chênes magnifiques. Le brouillard nous rattrapa d’ailleurs en fin de parcours. Certains étudiants avaient manifestement un fort besoin de s’éclater et d’explorer à fond la liberté de déambuler librement partout dans la nature, en particulier hors de la piste, et de « conquérir » des éléments symboliques du paysage, comme des petits sommets ou des rochers isolés, quitte à prendre des risques. Ils parlaient en permanence et très fort, ce qui contrastait avec le silence bienfaisant de la nature, le son régulier des pas sur les feuilles mortes et l’esprit de méditation et la sensibilisation à l’écologie recherchées par le guide. Ce n’est que sur le chemin du retour que je compris que cela ne venait pas de l’habitude prise de vivre dans un environnement bruyant en permanence à Beyrouth, mais du fait qu’il s’agissait des étudiants provenant de la région de Béthlehem, qui vivent complètement encerclés, ne peuvent pas sortir et qui ne peuvent voir la nature que de loin, réservée aux israëliens… Arrivés à 1600 mètres, nous avons pu admirer les forêts de chênes tout alentour et une nature encore largement intacte.
Après cette expérience bienfaisante, la réalité du pays m’a rattrapé dès l’ouverture des réseaux d’information locaux. Une information inquiétante et tragique à la fois, ressentie par beaucoup sur le terrain, a été confirmée par une étude d’un professeur de démographie de l’Université libanaise publiée sur le site de l’armée du pays: fin 2024, le Liban comptait 6,9 millions d’habitants, répartis comme suit: Syriens : 2,1 millions, Palestiniens :230’000, autres nationalités : 830 000. Les Libanais résidant au Liban sont donc env. seulement 3,7 millions, soit seulement 54 % de la population totale. Il est attendu que cette proportion régresse encore jusqu’à 45 % d’ici 2035. Plus alarmant encore : entre 2024 (nouvelle invasion d’Israël) et aujourd’hui, le pays a perdu env. 700’000 personnes, soit trois fois plus qu’entre 2020 (effondrement économique et explosion au port) et 2024. En 2012, les départs étaient encore modestes, avec moins de 50’000 Libanais enregistrés hors du pays. La crise économique et sociale a progressivement intensifié l’exode : 80’000s en 2021, puis un pic historique en 2023 avec plus de150’000 Libanais partant en un seul an.
Ces chiffres constituent un signal d’alarme aussi sur le plan économique, marquant une fuite massive de capital humain au moment où le pays a besoin de ses forces vives pour relancer son économie.
À court terme, cette fuite massive soutient néanmoins l’économie: les transferts de la diaspora alimentent près d’un million de foyers libanais. Officiellement, les transferts bancaires atteignent 6 à 7 milliards de dollars par an, mais en réalité, ils frôlent les 18 milliards, dont plus de 10 milliards circulent en espèces depuis l’Afrique, l’Europe, l’Amérique et le Golfe. Ces flux agissent comme un oxygène financier» vital pour les familles restées au pays.
« Là où il y a une volonté, il y a un chemin », disait un graffiti repéré en attendant le guide de rando, près du silo à moitié détruit du port. Ce qui est vrai en tout cas pour la randonnée est manifestement beaucoup plus compliqué quand il s’agit du destin d’un pays fractionné en des visions politiques opposées et pillé par des intérêts privés.