Publié en premier en allemand le 30 septembre sur ref.ch :  https://www.ref.ch/?s=fornerod

Lors d’un échange l’autre jour j’appris au détour d’une phrase qu’il y avait un cimetière juif à Beyrouth, ainsi qu’une toute petite communauté qui subsistait de manière très discrète. Mais le plus surprenant est qu’il y a aussi une synagogue, entièrement rénovée récemment. Cela méritait bien une petite recherche. En effet, officiellement, Israël et le Liban sont toujours en état de guerre depuis 2006, même si aucun incident ne s’est produit jusqu’en 2024. Il est de par la loi interdit aux citoyens libanais d’avoir des échanges personnels avec des citoyens israélites.

Les juifs du Liban

La plupart des juifs libanais étaient des sépharades venus d’Espagne et du Portugal en bateau pour fuir l’inquisition à partir du 15e siècle. D’autres, des Mizrahis, les ont rejoints en particulier au 20e siècle depuis les pays arabes voisins Syrie, Irak, Iran, Turquie, en particulier à cause des répercussions dans leur pays des conflits avec l’Etat d’Israël, ainsi que de Grèce, Italie, Egypte.

La communauté juive a compté jusqu’à cinq mille personnes, essentiellement à Beyrouth au début du 20e siècle et jusqu’à vingt-quatre mille dans tout le pays après la seconde guerre mondiale. Il existait aussi des communautés à Saïda et à Tripoli et dans certains villages. La communauté de Beyrouth crut encore d’environ jusqu’à dix mille personnes après 1948, essentiellement grâce à des commerçants. A tel point que, pendant cette décennie, le quartier du centre-ville était devenu une terre d’asile pour les juifs des pays arabes voisins en proie à la répression. Ce détail donne une information précieuse sur la vie commerciale florissante de la ville mais aussi sur la tolérance qui régnait à Beyrouth. Les premières attaques contre la communauté datent néanmoins aussi du conflit de 1948. Les vagues de départ se sont ensuite succédé au fil des différentes guerres qu’a connues le pays : 1958, 1967, 1975-1990 (avec en particulier en 1984 à la prise en otages de onze personnalités juives et l’assassinat de quelques-unes). L’état hébreu, qui incitait à l’immigration en offrant des avantages matériels, attirait surtout les milieux modestes. Au début de la guerre civile libanaise (1975-1990), la communauté juive ne comptait plus que quinze mille personnes. Dans les années 1990, elle se réduit à deux mille personnes. Aujourd’hui, on estime leur nombre à moins de trente personnes. Mais ce chiffre ne tient pas compte de ceux qui sont double nationaux, en particulier américains ou européens. Outre Israël, beaucoup sont partis en Syrie (Alep, Damas). D’autres aux USA.

Un interlocuteur me racontait qu’il avait grandi dans les années 1960 dans une maison de quatre étages entièrement occupée par des juifs, avec le maitre de maison au dernier étage. Lié d’amitié avec un de ses fils de son âge, il était le seul non-juif à être invité à son anniversaire. Son père à lui était tailleur, et il rendait souvent service pour des petites retouches sans se faire payer. Lorsque leur appartement devint trop petit parce que la famille s’était agrandie, ils purent occuper un des appartements de l’immeuble. Il se souvient qu’un jour, le voisin leur conseilla de ne pas sortir le lendemain. Ce fut le jour où la guerre éclata. Plus la guerre durait, plus les juifs du quartier émigraient. Un soir, le maître de la famille fit venir chez lui le père de l’enfant. Cela dura dix minutes. En rentrant, le père ne dit rien. Mais le lendemain matin plusieurs centaines de juifs du quartier avaient disparu d’un seul coup, sans jamais plus revenir ni donner signe de vie, ni que l’on sache comment et où ils étaient partis.

Le cimetière

Il est situé sur l’ancienne «ligne verte », qui séparait Beyrouth-Ouest de Beyrouth-Est pendant la guerre civile, donc au plus près des combats, dont il a beaucoup souffert. Il a fallu le déminer après la guerre. Il est gardé nuit et jour par une solide porte verrouillée. Les hauts murs abritent plus de 3500 tombes, dont celles de quelques personnages connus, comme des rabbins ou des membres de la famille Safra. Il a été fondé en 1829. Le cimetière est adjacent à l’endroit où se réunit provisoirement la communauté francophone de la ville, le cimetière franco-allemand, ce qui permet, en montant sur le toit de l’ancienne cabane du gardien (aujourd’hui transformée en lieu de culte) de pouvoir l’apercevoir. Sinon, il est complètement inaccessible. Des pillages et du vandalisme ont eu occasionnellement lieu ces vingt dernières années, et les dommages infligés par la guerre civile le rendent partiellement dangereux. Le cimetière fut laissé dans un état d’abandon. Dès 1999, la communauté restante commença un travail de restauration. En 2019, un violent ouragan apporta de nouveaux dommages, tout comme l’explosion du port en 2020.

La Synagogue Magen Abraham

A quelques centaines de mètres de la mer, dans l’actuel centre-ville de Beyrouth se trouve la synagogue Magen Abraham. Elle est entièrement restaurée mais reste inaccessible, fermée et sans aucun visiteur. Située près du Parlement et d’appartements de hauts dirigeants, elle est sous haute surveillance et de fait isolée au milieu de rues toujours désertes. Elle a été restaurée en 2010 et réouverte en 2014, à l’initiative de la communauté juive, mais avec l’accord de tous les partis politiques du pays, y compris le Hezbollah, qui a déclaré faire la distinction entre la religion juive, «  une religion divine » et l’Etat d’Israël. Aucun parti n’a cependant participé à son financement, resté privé et secret. Il est possible qu’une partie soit venu d’une des entreprises de Rafic Hariri. Celui-ci avait fortement soutenu la reconstruction du centre-ville dès les années 1980. Il fut par deux fois premier ministre (1992-1998 et 2000-2004). Il mourut dans un attentat quelques mois après sa démission. La Synagogue a également été endommagée par l’explosion du port de 2020. Elle est la seule des 17 synagogues du quartier à avoir résisté aux diverses crises politiques du siècle dernier.