Alors que les premières pluies de l’automne atteignent la ville, l’humeur est à essayer de résumer et récapituler ce qui ressort de ces premières semaines. Classer ses impressions n’est pas simple. Selon quels critères sélectionner ce qui est une impression, une information ou déjà une certitude ? Une synthèse provisoire:
(Ap)prendre le temps
L’autre jour, quelqu’un à qui je disais que j’étais là depuis un mois m’a répondu « oh, c’est court ! ». Encore une fois, la différence de perception du temps m’a frappé. Chez nous, rester un mois au même endroit équivaut déjà à un long séjour. Le temps n’est pas seulement plus élastique ici, il est aussi plus lent. Pourtant, tout le monde s’agite en permanence, est sans arrêt en mouvement. Mais les choses se répètent, ne progressent pas à la même vitesse. Rien n’est jamais définitif. « Maybe ! ». Il faut souvent recommencer. Ou attendre. Ou changer de tactique pour y arriver, faire un détour. Ou renoncer provisoirement jusqu’à la prochaine opportunité…
Passer
Lors d’une discussion de groupe, alors qu’on venait de donner la parole à quelqu’un, un autre participant est entré dans le cercle et s’est mis à parler à quelqu’un en se tenant debout devant la personne qui parlait. L’animateur réagit et tenta de raisonner cette personne, en vain. Une petite altercation s’en suivit, et cette personne quitta le groupe sur le champ. Le lendemain soir, un des participants les plus respectés du groupe raconta qu’il avait eu l’occasion de reparler avec cette personne et lui avoir demandé s’il reconnaissait avoir eu tort de se comporter ainsi. Celui-ci refusa tout tort. L’étudiant plus âgé a eu alors une expression qui m’a paru très typique de l’attitude des gens d’ici face à un problème insoluble ou une frustration : il a légèrement souri en levant les yeux et dit « quand j’ai entendu ça, je me suis dit : skip» (ignore et passe plus loin), avec un geste éloquent.
Un autre raconte la journée du 8 avril dernier, lorsque Israël effectua cent bombardements en dix minutes sur tout le pays, y compris Beyrouth. « Quelques heures après la première vague, c’était l’heure de notre promenade quotidienne avec mon épouse. Nous sommes donc partis faire notre tour habituel, sans réfléchir plus avant, au milieu des sirènes d’ambulance et de pompiers et de toute l’agitation. Tout à coup, il y eut de nouvelles explosions plus loin. Mon téléphone se mit à sonner : « Où êtes-vous, venez vite vous abriter, ils recommencent ! ». « Mais enfin, c’est l’heure de notre promenade ! » fut sa réponse.
L’impuissance
La faillite politique et économique du pays, les responsabilités qui l‘ont provoquée ou les solutions pour y remédier ne sont pas abordées lors des discussions informelles, du genre « café du commerce ». Pas besoin, les gens la vivent au quotidien et ces sujets font la une des médias en permanence. Au contraire, on aime à trouver quelque chose qui rassemble ou qui est nouveau et (peut-être) prometteur. « Le Liban n’a pas d’existence sur la carte du monde international » ; ainsi résumait un analyste la situation politique et militaire dans le Sud du pays. Mais cela a un effet sur les âmes. La perte de la capacité de faire confiance, le sentiment de trahison et de honte renforcent le sentiment de colère et d’indifférence. La lassitude et le découragement n’ont pas besoin de convaincre longtemps quelqu’un dans cet état d’esprit pour quitter le pays dès que possible.
La dignité
Pourtant une des bonnes surprises jusqu’ici a été de découvrir l’existence d’une société civile et associative très forte, vivante, créative et active. Que ce soit dans le domaine des droits des migrants (réfugiés, journaliers, aides de maison…), droits humains (femmes, enfants, éducation…) ou environnement, de très nombreuses initiatives viennent contrebalancer les manques législatifs ou sociaux. La plupart sont financées essentiellement par des fondations privées ou des sources régionales. Cela sans compter les importants mécanismes de solidarité de voisinage et celles internes à chacune des dix-huit communautés religieuses qui composent le pays.
Le beau temps comme système
Le fonctionnement de l’Etat a des aspects qui peuvent faire penser à la Suisse, en particulier ce système de 18 états (les communautés) dans l’Etat qui ont le dernier mot sur les changements importants et finalement sur toute initiative ou volonté exprimée par une majorité mathématique de la population. Ou encore la présence « obligatoire » aux trois plus hautes fonctions de l’Etat de trois groupes rivaux voire opposés. Cela ne peut fonctionner qu’en cas de beau temps. Or c’est le système qui a été plus ou moins explicitement mis en place par les acteurs principaux, après la guerre civile, pendant lequel ces mêmes partis se sont entredéchirés quinze années durant. Un système conçu par conséquent pour ne pas pouvoir fonctionner harmonieusement. Ceux qui ont fait la guerre ont été mis au pouvoir pour stopper la guerre et sont maintenant encore au pouvoir ( !). Ceux qui ont fait la guerre suivent ceux qui leur ont fait faire la guerre. Difficile de penser que les Libanais, après toutes ces années, aient été assez masochistes pour choisir volontairement un tel système. Les intérêts des voisins directs (Israël, Syrie en premier) mais aussi plus lointains (France, USA, URSS/Russie) sans compter des intérêts économiques d’autres acteurs, internes ceux-ci, empêchent une réforme en profondeur par concertation. Mais jusqu’à quand et à quel prix ? Comment agira la prochaine génération de leaders ?
Autant de questions déjà bien présentes dans ma tête avant d’arriver ici, et qui vont continuer à me faire m’intéresser à tout ce qui peut ressembler à une possible clé pour ouvrir une autre voie. La place « impériale » qu’ont les religions dans l’appareil et le système politique en fait certainement partie. Les Eglises sont-elles part du problème ? Probablement. D’autant plus que leur place dans la population elle-même subit la même érosion et pluralisation qu’ailleurs dans le monde. La représentativité de leurs membres au parlement n’est plus aussi solide qu’avant.