Imaginez.
Vous venez d’Hassaké, à l’extrême Nord-Est de la Syrie, au confin de l’Irak et de la Turquie, avec env. cent cinquante mille autres habitants, dont moins de 4% de chrétiens. Vous êtes pasteure. Pour progresser dans votre formation, vous devez suivre un cours en présentiel à Beyrouth pendant un semestre.
Votre voyage commence à 6h du matin. Vous vous habillez en noir et de manière stricte, avec le col romain et une grande croix sur la poitrine. Vous avez réservé deux places dans le bus qui mène à Damas, pour être sûre de ne pas être interpellée ou engagée dans des discussions en chemin. L’autre jour, dans l’école que vous dirigez, un père a amené sa petite fille (7 ans) vêtue d’un niqab. Il a demandé à ce qu’elle soit assise seulement à côté de filles. L’école accueille neuf cents élèves, huitante-cinq d’entre eux sont chrétiens. Dans la rue, on ne rencontre presque que des femmes entièrement voilées. Récemment, la sœur d’une amie a dû céder sa place dans une longue queue pour laisser passer une femme portant le niqab.
Pour aller à la gare des bus il faut prendre un taxi. Le trajet jusqu’à Damas dure entre 12 et 14h. Il faut s’arrêter au moins deux fois une heure pour des pauses ou réparer quelque chose au bus. Il arrive souvent que le bus tombe en panne et doive être remplacé, ce qui rallonge le trajet de quelques heures. Sur le trajet, vous observez le trafic par la fenêtre. De toute la journée, vous n’apercevez aucune femme chrétienne dans les autres bus. Vous arrivez vers 20h à Damas. Vous avez réservé une chambre dans un hospice catholique, qui vous font un prix d’ami : 40$ au lieu de 50$ parce que vous êtes manifestement chrétienne. Le lendemain matin tôt, changée, vous prenez un taxi pour sortir de ville, puis un autre qui va vers à Beyrouth. Le chauffeur, libanais, parle de la manière dont les Libanais sont traités en Syrie. Vous ne répondez pas et restez polie et réservée. Le long de la route, des colonnes interminables de camions sont à l’arrêt. Beaucoup sont partis du port de Tartous (Nord de la Syrie) et vont au port de Beyrouth. S’ils ne contiennent pas de produits périssables, ils peuvent attendre ici jusqu’à cinq jours sans avancer d’un pouce. Aucun transport n’est visible dans l’autre sens. A la frontière, à part attendre, il faut payer pour obtenir le bon visa et sortir du pays, montrer toutes sortes de documents. Il faut encore payer pour entrer au Liban : 75 $ en tout. Vous avez de la chance, car vous avez un document écrit officiel de l’Eglise. Sinon, c’est trois fois plus. Changement de taxi à la frontière. Vous arrivez à la faculté vers 10h30 avec une boîte de friandises syriennes sous le bras pour tout le monde. Après le cours, cet après-midi, vous faites le même trajet dans l’autre sens. Mais cette fois, les queues sont longues à la frontière, toutes les voitures sont arrêtées. Vous arriverez chez vous tard le lendemain soir – si tout va bien. Vous devrez faire ce trajet encore cinq fois avant Noël.
« Dieu est bon » dites-vous. Un partenaire finance l’entier de votre semestre d’études. Cela coûte plusieurs milliers de dollars. Sans cela, aucune chance d’obtenir le certificat exigé.
Dans votre petite paroisse, la collecte du dimanche rapport environ 5 dollars. Dans votre école, les parents doivent payer 400$ pour toute l’année. La plupart n’arrivent pas à trouver cet argent. L’école accueille environ neuf cents élèves, dont même pas 10% de chrétiens. Mais les écoles chrétiennes ne font pas payer aux élèves de familles chrétiennes, sinon elles devraient aller à l’école publique. Depuis l’invasion turque en 2019, l’Etat ne fournit plus d’électricité. Il faut acheter ou colouer un générateur et payer encore 300$ /mois. Il n’y a pas d’eau courante. Un camion-citerne vient dans le quartier et il faut aller se servir, et payer. « Pouvez-vous imaginer une école ou une Eglise sans électricité ? Le dimanche, il faut offrir de l’eau, et souvent aussi un repas chaud. Sans dons, nous n’y arrivons pas. Les gens viennent à l’Eglise parce que c’est le seul refuge, une heure d’oasis dans la semaine ». Tous les bureaux officiels sont fermés. L’Etat est absent. Seuls des hommes barbus, habillés depuis peu avec des uniformes verts de l’armée régulière syrienne sont visibles.
« Dieu est bon ». Vous aimez votre ministère.