Comme pour signifier que ce séjour est en quelque sorte l’inverse de mes séjours précédents, le pilote nous a cette fois fait atterrir en venant depuis le sud de la ville, nous privant de l’habituel spectacle de la côte surpeuplée, du port et de la skyline de Beyrouth, mais dévoilant de charmants villages et collines.
Cette fois-ci il ne s’agit pas de rendez-vous programmés, préparés, de conférence, d’agendas et d’accords à consolider ou trouver. Il s’agit de s’installer, d’écouter, d’apprendre l’élasticité du temps, de chercher pas à pas ce que l’on espère pouvoir trouver. Il ne s’agit pas de résultats à atteindre, de projet à évaluer ou de décisions à prendre, mais d’utiliser les ressources et les méthodes locales, découvrir dans la durée la personnalité et le quotidien de partenaires qui n’attendent rien de vous et ne sont pas là pour vous, mais qui sont d’accord de vous aider à vous aider vous-mêmes.
La Near East School of Theology (NEST) est situé dans un quartier mixte tranquille de la ville, à deux pas de la Mer, des Universités et des grands hôpitaux. J’y loge chaque fois que je viens, et j’ai pu voir au fil des ans la détérioration de la situation économique et sociale. Depuis mon dernier passage avant l’été, le changement le plus visible est la quasi-disparition des déplacés internes du Sud du pays. Les centres d’hébergement officiels, tout comme ceux des Eglises et des ONG sont fermés. Mais on en croise encore quelques-uns, bien souvent déjà livrés à la mendicité. Pour le reste, des petits magasins qui ouvrent et ferment rapidement, des café-boulangeries au look stylé, des boutiques de soin du corps, des petits bistros un peu partout, avec ou sans chichas. A deux pas du NEST, plusieurs petits hôtels, le siège du CICR (gardé), l’Université américaine, des parkings à ciel ouvert, des immeubles à moitié finis mais entièrement occupés ou des buildings de luxe côtoient d’innombrables stands de street food et échoppes de tout genre. Les Eglises des communautés francophone et germanophone sont à un (gros) jet de pierre.
La rentrée a lieu demain lundi 7, et les étudiants sont arrivés. Cette année, il y a trois palestiniens, un jordanien, une égyptienne, deux arméniens, une nigériane et deux libanaises. A cela s’ajoutent quelques étudiants à temps partiel, qui travaillent pour financer leurs études. Un nouveau professeur en éthique est également arrivé, mennonite américain qui a quitté il y a peu la région de Montbéliard (F) avec sa famille après avoir servi au Tchad, où les citoyens américains ne sont plus les bienvenus.
Il y a là des luthériens, presbytériens, réformés, anglicans, membres d’églises libres…. Les premiers échanges avec les étudiants, pour qui je suis un peu le « calviniste senior » prennent peu à peu de la profondeur lors des repas en commun. Ils gagneront en diversité avec la vie sociale, spirituelle, liturgique et (peut-être) sportive qui est partie prenante de la vie au NEST. Lors de la séance d’introduction, les motivations des étudiants étaient assez classiques, mais depuis le temps, j’en avais oublié la fraîcheur : « trouver plus de réponses et moins de questions, pourquoi Jésus plutôt qu’un autre ? Dieu est un ouvreur de portes… » Tous semblent s’intéresser beaucoup au cours sur l’Islam, qu’ils avouent ne pas connaître. Ils n’ont pratiquement jamais eu de contact réel jusqu’ici avec cette religion ou des musulmans, car les systèmes éducatifs sont communautaires, donc séparés et cloisonnés, tout comme le droit privé. Un étudiant qui l’a déjà suivi avoue qu’il a changé complètement d’avis (en bien) après avoir suivi ce cours. La coexistence exige de bien connaître la culture de la majorité et de la respecter. Mais quand une allusion est faite aux « événements » des dernières vingt-quatre heures, les regards deviennent fuyants et se tournent vers l’assiette… « Ta famille à Bethlehem ça va , tu as des nouvelles? – Oui, ça va. Pas de problème ? – non, ça va… »
La palette des cours tient sur une page, et les étudiants à plein temps sont encouragés à ne pas prendre plus de quatre cours (de 2h30). Quant à moi, j’ai finalement choisi deux cours, l’un sur les interprétations théologiques et politiques de Romains 9-11, l’autre sur la théologie et la doctrine du Saint Esprit. Mais je ferai certainement aussi un détour par le cours sur l’Islam. Les premières recherches dans les bibliothèques sont aussi à l’ordre du jour.
Quel avenir pour eux après le NEST ? A part le ministère pastoral, il n’y a pas de vraie alternative. Ceci n’est pas du goût de tous, en particulier des femmes, qui aimeraient une activité et reconnaissance professionnelle aussi dans d’autres domaines dans l’Eglise. La petite taille des communautés et l’héritage missionnaire très conservateur créent des handicaps supplémentaires à ce genre de développement.
La vie communautaire en est d’autant plus importante, comme la vie liturgique. Ce dimanche, deux occasions de la vérifier : la paroisse anglicane de Beyrouth offre deux services, l’un en arabe, l’autre en anglais. Dans les deux cas, une petite vingtaine de personnes, plutôt âgées pour les arabophones, et plus mélangées et colorées pour l’autre, avec aussi un band qui met du rythme dans les chants.
Et le soir, dans l’Eglise protestante principale du centre ville, célébration œcuménique pour ouvrir le temps de la création, organisée par le Conseil des Eglises du Moyen-Orient MECC. C’est la deuxième année qu’une telle célébration oecuménique est mise sur pied. Une Eglise presque pleine, beaucoup de jeunes et en général un public de gens concernés d’un âge moyen. Un prêtre syro-orthodoxe a prêché sur la base d’un texte d’Ezéchiel sur l’importance de l’eau. Un joli moment convivial et innovant dans ce contexte, diffusé en live stream dans tout le Proche Orient par une TV évangélique.